L’histoire du Liban et l’influence française expliquées simplement

Le président Aoun incarne le rejet des réformes promues par l’Elysée au Liban, bien qu’il ait cherché refuge à l’ambassade de France à Beyrouth en 1990 avec une menace de mort, puis pendant quinze ans.

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Ce n’est pas tous les jours qu’un chef d’État tourne le dos à un allié historique au beau milieu d’un désastre national. Pourtant, c’est exactement ce qu’a fait Michel Aoun lors de la visite d’Emmanuel Macron, à peine deux jours après la double explosion du 4 août 2020 qui a fauché au moins 177 vies et laissé plus de 300 000 personnes sans toit, en plein cœur de Beyrouth. Sur place, alors que la population libanaise frappée de plein fouet attendait des réponses, Aoun se retrouvait la cible de la colère populaire, tandis que le président français recevait un accueil presque fraternel d’une foule en quête d’écoute.

Aussitôt Macron reparti à Paris, Aoun s’empresse de rejeter la proposition française d’une commission d’enquête internationale, une démarche pensée pour faire toute la lumière sur l’origine du drame, et qui esquissait à demi-mot la possibilité d’un tir de roquette imputé à Israël. Le président libanais nie tout manque de transparence, rejette la thèse du complot, alors même qu’il avait été averti des risques d’une catastrophe dès le 20 juillet. Depuis la démission du gouvernement le 10 août, Aoun campe plus que jamais dans la posture du refus face aux pressions de Paris pour engager les réformes attendues par la population. Pour saisir cette rupture, il faut remonter le fil d’une relation complexe, tissée sur trente ans, entre Aoun et la France.

DU CHEF DE LA « GUERRE DE LIBÉRATION » CONTRE LA SYRIE…

En mars 1989, Michel Aoun, alors à la tête de l’armée libanaise, lance la « Guerre de libération » contre la Syrie, propulsant le pays dans une division politique inédite : deux gouvernements, l’un sous son contrôle, l’autre fidèle à Damas. Même dans le camp chrétien, cette posture fracasse l’unité : la guerre éclate entre les partisans d’Aoun et les Forces libanaises. Hafez al-Assad, dont l’armée occupe une large partie du Liban depuis 1976, exploite ces divisions, utilisant les Forces libanaises contre les « Aounistes ».

L’automne 1990 marque un tournant. Assad rejoint la coalition internationale pour libérer le Koweït annexé par l’Irak, négociant en contrepartie le feu vert américain pour écraser la résistance anti-syrienne au Liban. Les États-Unis, pour leur part, font du Liban une variable d’ajustement dans leurs tractations stratégiques, d’abord face à l’Irak, puis, trente ans plus tard, face à l’Iran.

La France, elle, adopte une position différente. En 1990, sous François Mitterrand, comme en 2020 sous Macron, la France se refuse à traiter le Liban comme un simple pion sur l’échiquier moyen-oriental. Mitterrand ira jusqu’à comparer l’occupation du Liban par la Syrie à celle du Koweït par l’Irak, refusant de fermer les yeux. Mais rien n’y fera : la Maison Blanche laisse carte blanche à Assad, l’armée syrienne anéantit le bastion d’Aoun en octobre 1990. Menacé de mort, le général trouve asile à l’ambassade de France à Beyrouth. Il y restera dix mois, avant que les services français ne l’exfiltrent à Marseille, puis à Paris. De sa terre d’exil, il fonde le Courant patriotique libre (CPL), destiné à s’imposer face aux Forces libanaises dans la sphère chrétienne.

… À L’ALLIÉ FIDÈLE DU RÉGIME ASSAD AU LIBAN

Lorsque Aoun rentre au Liban en 2005, il est persuadé que l’Histoire lui réserve encore un rôle central. Mais cette fois, il choisit de rallier Damas, désormais dirigé par Bachar al-Assad. Pendant la « Révolution du Cèdre », alors que des centaines de milliers de Libanais descendent dans la rue et forcent le départ des troupes syriennes, Aoun opère un virage inattendu : il rapproche le CPL du Hezbollah, bâtissant un front pro-syrien inédit. En 2008, les fidèles du général se rendent même à Damas pour rencontrer Assad. La suite confirmera cet alignement : à partir de 2011 et du soulèvement syrien, Aoun vilipende l’opposition à Assad, l’accusant de « terrorisme », et soutient l’intervention du Hezbollah en Syrie. Les années de tractations politiques finissent par payer : Aoun accède à la présidence en 2016. Il confie alors les rênes du CPL à son gendre, Gebran Bassil, qui, après avoir été ministre de l’Énergie puis des Affaires étrangères, devient à son tour figure centrale du pouvoir.

Le ressentiment d’Aoun envers la France apparaît désormais au grand jour. Difficile pour lui d’accepter que Paris l’ait soutenu en 1990, mais ne cautionne plus ses choix depuis 2005. Pourtant, c’est bien le général qui a opéré un changement radical d’alliances, là où la France est restée fidèle à son attachement historique au peuple libanais. Aoun n’est pas le seul à avoir renié ses anciens combats : plusieurs figures ayant incarné l’indépendance libanaise dirigent aujourd’hui un système contesté par la rue. Gebran Bassil, son gendre, se retrouve lui aussi la cible des manifestants, accusé d’avoir laissé s’effondrer le secteur de l’électricité au profit d’intérêts privés, ceux des fournisseurs de générateurs qui imposent leurs tarifs à la population.

Âgé de 85 ans, Aoun garde une rancune tenace envers la France, celle-là même qui l’a pourtant sauvé il y a trente ans. Ce ressentiment, aussi paradoxal que vivace, pèse aujourd’hui sur la sortie de crise au Liban. Pendant que la population attend un souffle nouveau, la politique reste engluée dans les mêmes impasses. Le Liban, lui, continue de tenir, envers et contre tout, à la frontière du chaos et de la résilience.